PARTIE 1 — LE PREMIER COUP
Le ciel était gris.
L’herbe du vieux cimetière était encore humide.
Entre les mausolées de pierre et les arbres immenses, une trentaine de personnes s’étaient réunies autour d’un cercueil blanc.
Fermé.
Posé sur un support métallique noir.
L’homme qu’on enterrait ce jour-là était un agriculteur d’une soixantaine d’années.
On l’appelait Gabriel.
Et à quelques pas du cercueil se tenait Nero, son grand cheval noir.
Personne ne savait exactement comment l’animal s’était retrouvé si près de la cérémonie.
Mais lorsqu’il se dressa soudain sur ses pattes arrière, les conversations cessèrent.
— Reculez ! cria un homme aux cheveux gris.
Nero leva les deux antérieurs.
Sa crinière noire fouetta l’air.
Plusieurs personnes reculèrent précipitamment.
Une femme en manteau bleu-gris porta ses mains à sa bouche.
— Mon Dieu…
Puis les sabots descendirent.
BAM.
L’un d’eux frappa le couvercle blanc.
Un bruit sec résonna entre les tombes.
Une petite fissure sombre apparut dans la peinture.
La foule poussa un cri.
Nero retomba au sol.
Pendant une seconde, tout le monde crut qu’il allait recommencer immédiatement.
Mais non.
Le cheval se détourna brusquement.
Il partit au trot rapide à travers l’herbe.
Deux hommes durent s’écarter.
Une femme en manteau beige recula jusqu’au chemin de pierre.
Personne n’avait été blessé.
Mais les regards retournèrent aussitôt vers le cercueil.
La fissure était toujours là.
Fine.
Irrégulière.
Gabriel était censé avoir été préparé pour son enterrement le matin même.
Le cercueil avait été vérifié.
Fermé.
Scellé.
Rien ne semblait expliquer pourquoi Nero s’était acharné précisément dessus.
Un homme plus jeune, barbe sombre et manteau noir, murmura :
— Il a peut-être simplement paniqué.
L’homme gris répondit :
— Peut-être.
Mais il n’en avait pas l’air convaincu.
Puis, au loin, Nero ralentit.
Il tourna la tête.
Et regarda directement dans la direction du cercueil.
PARTIE 2 — LE REGARD DE NERO
Nero s’était immobilisé près d’un vieux mausolée.
Sa respiration était forte.
Ses naseaux s’ouvraient largement.
Mais il ne semblait ni blessé ni désorienté.
Il observait.
Seulement cela.
Le cercueil.
L’homme barbu, Julien, fit quelques pas dans sa direction.
— N’approche pas trop, lui dit l’homme aux cheveux gris.
— Je ne vais pas le toucher.
Julien connaissait suffisamment les chevaux pour comprendre une chose : Nero n’avait pas réagi comme un animal surpris par un bruit.
Il avait ciblé le cercueil.
Mais cela ne voulait pas dire qu’il savait ce qu’il faisait.
Il pouvait avoir réagi à une odeur.
À une couleur.
À un souvenir lié à son propriétaire.
Ou simplement au stress de la foule.
Personne n’en savait rien.
La fille de Gabriel, Élodie, s’approcha du cercueil.
— Regardez ça.
Elle pointa la fissure.
Près du trait sombre se trouvait une petite trace brune.
Julien se pencha.
— C’est juste le bois sous la peinture.
Élodie acquiesça.
— Donc le couvercle est seulement abîmé.
— Oui.
Elle expira.
— Rien d’autre.
Julien la regarda.
— Tu pensais à quoi ?
Elle secoua la tête.
— À rien.
Mensonge évident.
Mais personne ne voulait prononcer l’idée qui flottait déjà dans l’air.
Pas parce qu’ils croyaient à une résurrection.
Parce qu’ils avaient peur que le cercueil ait un défaut.
Un mauvais assemblage.
Une fissure structurelle.
Quelque chose qui aurait pu céder pendant l’inhumation.
L’homme gris, Paul, demanda :
— On doit remplacer le cercueil ?
Le responsable funéraire observa le dommage.
— Pas forcément. La fissure est superficielle pour l’instant.
— Pour l’instant ?
— Si elle s’aggrave, oui.
Élodie regarda Nero.
— Pourquoi il s’éloigne puis nous regarde ?
Julien haussa les épaules.
— Personne ne peut répondre.
Et c’est précisément à cet instant que le cheval se remit en mouvement.
Pas vers la sortie.
Vers eux.
Au début lentement.
Puis plus vite.
La foule se dispersa à nouveau.
— Reculez !
Nero revint derrière le cercueil.
Et cette fois, il ne détourna pas les yeux.
PARTIE 3 — LE DEUXIÈME IMPACT
Le temps sembla ralentir.
Nero se dressa.
Plus haut que la première fois.
Ses sabots noirs apparurent au-dessus du cercueil.
Élodie cria :
— Non !
Paul leva une main.
— Tout le monde en arrière !
Les deux sabots tombèrent.
Le bruit fut beaucoup plus violent.
CRAC.
Un silence terrible suivit.
Puis une longue fissure apparut.
Elle traversait la partie supérieure du cercueil.
Descendait le long du panneau latéral.
Une ligne de bois brun était visible entre les bords blancs.
Mais le cercueil resta fermé.
Pas de mouvement à l’intérieur.
Pas de main.
Pas de voix.
Pas de visage.
Seulement du bois cassé.
Nero retomba derrière le cercueil.
La foule resta pétrifiée.
Élodie porta une main à sa bouche.
— C’est fini.
Julien s’approcha prudemment du cercueil.
Il ne toucha pas au couvercle.
Il examina uniquement la fracture.
— Elle est profonde.
Le responsable funéraire pâlit.
— On ne peut plus descendre le cercueil comme ça.
Paul demanda :
— Il faut l’ouvrir ?
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Pas ici.
Julien releva la tête.
— Pourquoi ?
— Parce que ce n’est pas nécessaire pour constater le dommage.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ?
— On sécurise le cercueil et on le transporte vers le bâtiment funéraire.
Élodie regarda Nero.
— Et lui ?
Personne ne répondit.
Le cheval se tenait à quelques mètres.
Calme maintenant.
Trop calme, pensa-t-elle.
Puis elle remarqua quelque chose d’étrange.
Une étiquette métallique était visible sous l’un des panneaux décoratifs fissurés.
Elle s’approcha.
— Qu’est-ce que c’est ?
Le responsable funéraire regarda.
Son visage changea.
Sur la plaque :
B-17.
Élodie fronça les sourcils.
— C’est le numéro du cercueil ?
L’homme hésita.
— Pas exactement.
— Alors quoi ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Et cette hésitation suffit à faire monter la tension.
PARTIE 4 — LE NUMÉRO B-17
Le cercueil fut transporté vers une petite salle de pierre située à l’entrée du cimetière.
Toujours fermé.
Toujours intact malgré la large fissure.
Nero resta dehors.
Julien, Élodie, Paul et le responsable funéraire entrèrent.
Élodie montra la petite plaque.
— Expliquez.
L’homme soupira.
— B-17 est un code de lot.
— Quel lot ?
— Plusieurs cercueils livrés la même semaine.
— Combien ?
— Dix-huit.
Julien demanda :
— Et celui de Gabriel devait être B-17 ?
Le responsable ouvrit son registre.
Puis pâlit.
— Non.
Silence.
Élodie sentit son cœur s’accélérer.
— Quel numéro devait-il avoir ?
— B-14.
Tout le monde se regarda.
Julien demanda calmement :
— Donc ce n’est pas le cercueil prévu ?
— Le modèle est identique.
— Ce n’était pas ma question.
L’homme avala difficilement.
— Non. Ce n’est pas celui qui était enregistré pour Gabriel.
Élodie recula.
— Comment est-ce possible ?
— Erreur de livraison.
— Et vous ne l’avez pas remarqué ?
— Les cercueils sont identiques extérieurement.
Paul demanda :
— Où est B-14 ?
L’homme consulta son registre.
— Je ne sais pas.